1,3 milliard de dollars.
Le chiffre est suffisamment vertigineux pour retenir l’attention. Il correspond aux besoins financiers estimés pour la mise en œuvre du plan multisectoriel révisé de 180 jours lancé le 4 septembre 2026 par la République Démocratique du Congo et ses partenaires pour intensifier la riposte contre la 17ᵉ épidémie d’Ebola.
Un tel montant traduit la gravité de la situation. Il dit aussi quelque chose d’essentiel : une épidémie de cette ampleur ne peut plus être combattue avec des réponses fragmentées. Elle exige des moyens, de la coordination, de la logistique, des soins, de la surveillance, du personnel, des laboratoires, de la protection et une mobilisation collective.

Mais il manque une question.
Combien coûte la confiance ?
Car entre un dispositif de riposte et la population, il existe un espace que ni les médicaments, ni les équipements, ni les financements ne peuvent combler à eux seuls : celui de la communication.
L’argent peut construire un centre de traitement. Il ne peut pas, à lui seul, convaincre une famille d’y conduire son proche.
Il peut financer des équipes de surveillance. Il ne garantit pas qu’une communauté acceptera de leur ouvrir ses portes.
Il peut permettre l’organisation des enterrements sécurisés. Il ne suffit pas à faire accepter à une famille qu’elle renonce à certains rites lorsque ceux-ci donnent un sens au deuil.
Il peut financer des campagnes de sensibilisation. Il ne garantit pas que les messages seront compris, crus et transformés en comportements.
C’est là que se trouve l’un des grands paradoxes de la riposte.

Nous savons financer l’action sanitaire. Mais savons-nous financer suffisamment la relation avec ceux pour qui cette action est destinée ?
Le plan de 1,3 milliard de dollars est multisectoriel. C’est une évolution importante. Car Ebola n’est pas seulement une affaire de santé. L’épidémie touche les déplacements, l’économie, l’éducation, la cohésion sociale, la sécurité, les pratiques culturelles et les rapports entre institutions et communautés.
La communication devrait donc être pensée à la même hauteur.
Pas comme une ligne budgétaire destinée à produire quelques affiches, spots radio ou émissions télévisées.
Pas comme une activité qui intervient lorsque les autres composantes de la riposte ont déjà défini leurs décisions.
Pas comme une simple transmission de consignes.
La communication est une infrastructure invisible de la riposte.
Lorsqu’une personne signale rapidement un malade, lorsqu’une famille accepte une prise en charge, lorsqu’une communauté collabore avec les équipes, lorsqu’un survivant n’est pas stigmatisé, lorsqu’un enterrement sécurisé est accepté, il y a derrière ces comportements quelque chose de plus complexe qu’un simple message de sensibilisation.
Il y a de la confiance.
Il y a de la compréhension.
Il y a de la crédibilité.
Il y a une capacité à dialoguer.
Il y a surtout le sentiment, pour les populations, que leur parole compte.
Or, les chiffres disponibles montrent précisément la difficulté de cette relation. Reuters rapportait récemment que, sur près de 97 600 contacts estimés, seulement environ 19 % avaient été tracés, tandis que l’insécurité, les déplacements de population, la méfiance et les difficultés d’accès compliquent considérablement la riposte.
Cela signifie que le problème n’est pas uniquement celui de la capacité opérationnelle.
Il est aussi celui de l’appropriation communautaire.
Une riposte peut être parfaitement conçue sur le papier et rencontrer des résistances sur le terrain. Parce qu’entre la décision institutionnelle et le comportement individuel se trouvent les représentations sociales, les expériences antérieures, les croyances, les rumeurs, les traumatismes, les rapports de pouvoir et les expériences vécues avec le système de santé.
C’est pourquoi la communication ne devrait pas seulement répondre à la question : « Quel message devons-nous transmettre ? »
Elle devrait commencer par une autre question :
« Que pensent, que craignent et que comprennent réellement les populations auxquelles nous demandons d’agir ? »
Cette nuance est fondamentale.
Car on ne change pas un comportement simplement parce qu’on a délivré une information.
Et l’histoire des réponses aux épidémies nous l’a suffisamment démontré : lorsqu’une population ne fait pas confiance à ceux qui portent le message, le meilleur message peut devenir inefficace.

Le défi de la RDC n’est donc pas seulement de mobiliser 1,3 milliard de dollars.
Il est de faire en sorte que cet investissement produise aussi de la confiance.
Cela suppose de revoir la place de la communication dans la riposte.
Les médias nationaux et locaux doivent être considérés comme des acteurs de la réponse, pas uniquement comme des relais de communiqués.
Les radios communautaires doivent disposer d’informations vérifiées, mais aussi d’espaces permettant aux populations de poser leurs questions.
Les leaders communautaires doivent être associés avant les interventions, et non uniquement mobilisés pour accompagner des décisions déjà prises.
Les survivants doivent pouvoir devenir des voix de crédibilité plutôt que rester des figures invisibles de l’épidémie.
Et les équipes de communication doivent disposer de données permettant de mesurer non seulement la portée d’une campagne, mais aussi sa compréhension, sa crédibilité et son influence sur les comportements.
1,3 milliard de dollars est un investissement considérable dans la riposte.
Il serait dommage que l’on sache calculer le coût d’un centre de traitement, d’un laboratoire, d’un équipement ou d’une intervention médicale sans savoir mesurer le coût d’une communication insuffisante.
Car lorsqu’un message n’est pas compris, lorsqu’une rumeur n’est pas combattue à temps, lorsqu’une communauté se sent exclue de la réponse ou lorsqu’une information officielle perd sa crédibilité, la facture peut devenir beaucoup plus élevée que celle d’une campagne de communication correctement conçue.

La véritable question n’est donc peut-être pas seulement :
« Avons-nous 1,3 milliard de dollars pour combattre Ebola ? »
Mais aussi :
« Sommes-nous capables de transformer cet investissement financier en confiance, en adhésion et en comportements protecteurs ? »
Parce qu’au bout du compte, une épidémie ne se gagne pas uniquement dans les centres de traitement.
Elle se gagne aussi dans les conversations, les familles, les communautés, les médias et dans la relation de confiance entre les institutions et les citoyens.
Mireille LUSIENSE ZENA,
Experte en sciences de l’information et de la communication — Experte en communication pour la santé et communication pour le changement social et de comportement

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