À chaque résurgence d’Ebola en République démocratique du Congo, un sentiment paradoxal s’installe. D’un côté, le pays est reconnu comme l’un des plus expérimentés au monde dans la lutte contre cette maladie. De l’autre, chaque nouvelle flambée ravive des difficultés qui semblent familières : mobilisation tardive de certaines communautés, résistances aux mesures de santé publique, circulation de rumeurs, perturbation des activités sanitaires et nécessité de reconstruire des mécanismes de coordination déjà éprouvés.
Ce paradoxe mérite une réflexion de fond. Comment un pays qui a affronté dix-sept épidémies d’Ebola continue-t-il à faire face à des défis qui paraissent se répéter ?
La réponse ne réside pas uniquement dans la complexité biologique du virus. Elle se trouve aussi dans notre capacité collective à transformer l’expérience acquise en apprentissage durable. Une épidémie n’est pas seulement une urgence sanitaire ; c’est également un révélateur des forces et des fragilités d’un système de santé, de sa gouvernance et de sa communication avec les citoyens.
Depuis plusieurs années, la RDC a réalisé des avancées remarquables. Les délais de confirmation des cas se sont raccourcis, des vaccins et des traitements efficaces sont disponibles, les capacités de laboratoire ont été renforcées et les équipes d’intervention rapide disposent d’une expertise reconnue au niveau international. Ces progrès témoignent d’un investissement scientifique et opérationnel considérable.

Cependant, ces succès ne suffisent pas à garantir une réponse durable si les enseignements de chaque crise ne sont pas pleinement intégrés dans les politiques publiques.
Le véritable défi est celui de la mémoire institutionnelle. Trop souvent, les évaluations produites à la fin des épidémies restent confinées dans des rapports techniques. Elles alimentent les discussions entre spécialistes, mais influencent insuffisamment les pratiques quotidiennes des institutions. Lorsque l’urgence disparaît, les dispositifs exceptionnels s’essoufflent, les financements diminuent, les équipes sont redéployées et la préparation des communautés perd en intensité.
Cette discontinuité fragilise la résilience du système de santé. Or, la résilience ne consiste pas seulement à réagir rapidement lorsqu’une crise éclate. Elle désigne la capacité d’un système à apprendre de ses expériences, à conserver les compétences acquises et à les transformer en mécanismes permanents de prévention et de préparation.
Dans cette perspective, la communication occupe une place stratégique. Elle ne devrait plus être considérée comme un simple instrument destiné à diffuser des messages pendant une épidémie. Elle constitue une véritable infrastructure de santé publique. Une communication efficace entretient un dialogue continu avec les populations, favorise la compréhension des risques, renforce la confiance dans les institutions et prépare les communautés avant même l’apparition d’une nouvelle menace sanitaire.
L’expérience montre que les populations n’interprètent jamais les messages de prévention de manière neutre. Elles les filtrent à travers leur histoire, leurs croyances, leurs expériences passées avec les services de santé, leurs références culturelles et les informations qui circulent dans leur environnement. C’est pourquoi une communication essentiellement descendante, conçue dans l’urgence, atteint rapidement ses limites. À l’inverse, une communication fondée sur l’écoute, la participation et la proximité favorise une meilleure appropriation des mesures de prévention.
Cette réflexion dépasse d’ailleurs le seul cas d’Ebola. Elle concerne l’ensemble des urgences sanitaires auxquelles la RDC est confrontée, qu’il s’agisse du choléra, de la rougeole, du mpox ou du paludisme. Chaque crise rappelle que les réponses biomédicales, aussi performantes soient-elles, ne peuvent produire tous leurs effets sans une gouvernance solide, une communication permanente et une participation active des communautés.
Après dix-sept épidémies, la RDC possède un patrimoine d’expériences unique en Afrique et dans le monde. Ce capital ne doit pas être perçu comme une succession de crises traversées, mais comme une richesse stratégique à valoriser. Chaque flambée devrait renforcer durablement nos institutions, améliorer nos mécanismes de coordination et enrichir notre culture de prévention.
Il est temps de passer d’une culture de la réaction à une culture de l’anticipation. La véritable victoire contre Ebola ne sera pas seulement celle qui mettra fin à la prochaine épidémie. Elle sera celle qui permettra à la suivante de trouver un pays mieux préparé, des institutions plus résilientes et des communautés pleinement associées à la protection de leur propre santé.
Car une nation ne progresse pas uniquement grâce aux leçons qu’elle tire de ses crises. Elle progresse surtout lorsqu’elle transforme ces leçons en politiques publiques durables et en mémoire collective.
Mireille LUSIENSE ZENA, chercheure en sciences de l’information et de la communication, Experte en communication pour la santé.

Poster un Commentaire