Quand les financements destinés à sauver des vies deviennent l’objet d’une controverse, la communication institutionnelle ne peut plus se contenter de réagir. Elle doit éclairer, expliquer et rendre compte.
La controverse autour des plus de 700 millions de dollars dont la traçabilité est questionnée dans le cadre de la riposte contre Ebola en République démocratique du Congo soulève une question qui dépasse les responsabilités financières : comment préserver la confiance du public lorsque les déclarations institutionnelles se multiplient sans apporter immédiatement toutes les clarifications attendues ?
D’un côté, le directeur général d’Africa CDC, le Dr Jean Kaseya, interpelle sur la traçabilité des financements décaissés aux partenaires de mise en œuvre. De l’autre, le gouvernement congolais précise que ces fonds ne sont pas passés par ses caisses.
Dans ce débat, une distinction est fondamentale : l’impossibilité de retracer une partie des financements ne constitue pas, à elle seule, une preuve de détournement. Elle impose toutefois des explications documentées et l’établissement des responsabilités.
Qui a reçu les fonds ? Comment ont-ils été utilisés ? Quels résultats ont-ils permis d’obtenir ? Ces questions méritent des réponses précises, fondées sur des données vérifiables plutôt que sur des déclarations contradictoires.
Mais une autre question doit également être posée : qui organise l’information du public dans une situation aussi sensible ?
Quand la crise financière devient une crise de communication
Dans une urgence sanitaire, la circulation d’informations contradictoires peut rapidement nourrir la confusion, la suspicion et la défiance envers les institutions.
La communication ne peut pas résoudre une irrégularité financière ni remplacer un audit. Elle peut cependant contribuer à empêcher que l’incertitude ne se transforme en crise durable de confiance.

C’est là que se situe l’enjeu stratégique.
Les populations ne sont pas de simples spectatrices de la riposte contre Ebola. Elles sont directement concernées par son efficacité, par la disponibilité des services de santé et par l’utilisation des ressources mobilisées en leur faveur.
Lorsque des sommes considérables sont annoncées, il est légitime qu’elles souhaitent comprendre comment ces ressources sont utilisées et quels résultats elles produisent sur le terrain.
La transparence financière n’est pas seulement une exigence de gestion. Elle est aussi une condition de crédibilité de l’action sanitaire.
Une cellule de communication de crise, articulée à un mécanisme de redevabilité
Face à cette situation, le ministère de la Santé publique, Hygiène et Prévoyance sociale devrait mettre en place une cellule de communication de crise dédiée à la controverse sur le financement de la riposte contre Ebola.
Cette initiative ne doit toutefois pas être isolée. Elle doit s’articuler avec un mécanisme rigoureux de vérification financière et de redevabilité, mobilisant les institutions compétentes et les partenaires concernés.
Deux missions complémentaires s’imposent.
La première consiste à établir les faits. Les montants annoncés, les fonds effectivement décaissés, les organisations bénéficiaires, les dépenses déclarées et les sommes restant à documenter doivent être clairement distingués. Les vérifications nécessaires doivent permettre de déterminer les responsabilités sur la base de preuves.
La seconde consiste à organiser une communication publique cohérente. La cellule devrait centraliser les informations vérifiées, coordonner les prises de parole institutionnelles, publier des points de situation réguliers et expliquer les démarches entreprises pour répondre aux interrogations.

Elle devrait également veiller à ce que les messages soient compréhensibles, accessibles et adaptés aux préoccupations des communautés.
Son rôle ne serait pas de défendre systématiquement le gouvernement, Africa CDC ou les organisations humanitaires. Il serait de garantir que l’information diffusée au public repose sur des faits établis et que les incertitudes soient explicitement reconnues.
Une telle cellule ne doit pas devenir un instrument de communication politique. Elle doit servir l’intérêt public.
Communiquer, c’est aussi reconnaître ce qui reste à vérifier
L’une des erreurs classiques en communication de crise consiste à vouloir répondre trop vite, parfois avant même que les faits soient suffisamment établis.
Or, la crédibilité d’une institution ne dépend pas de sa capacité à tout expliquer immédiatement. Elle dépend aussi de sa capacité à reconnaître ce qui reste à vérifier, à préciser les démarches en cours et à rendre compte de leurs résultats.
Face à la controverse actuelle, les acteurs concernés doivent donc éviter les accusations prématurées, les démentis imprécis et les messages contradictoires.
Il faut privilégier une information régulière, documentée et transparente, en distinguant les faits confirmés, les questions encore ouvertes et les mesures prises pour y répondre.
Cette approche permettrait de réduire les interprétations erronées sans empêcher le débat public ni les investigations nécessaires.
En communication de crise, le silence peut laisser prospérer les spéculations, mais une parole non vérifiée peut aggraver la crise.
L’enjeu n’est donc pas de communiquer davantage. Il est de communiquer avec méthode, cohérence et responsabilité.

La confiance est aussi une ressource de la riposte sanitaire
La lutte contre Ebola mobilise des compétences médicales, des ressources financières, des organisations nationales et internationales ainsi que les communautés concernées.
Mais cette mobilisation ne peut produire pleinement ses effets sans une confiance suffisante entre les populations et les institutions.
Lorsque la gestion des financements suscite des interrogations, les réponses ne doivent pas se limiter à des échanges entre responsables. Elles doivent permettre au public de comprendre ce qui est établi, ce qui reste incertain et les mesures engagées.
La redevabilité des partenaires, la transparence des institutions et la qualité de la communication sont donc des exigences complémentaires.
Il ne s’agit ni de présumer la culpabilité d’un acteur ni de minimiser les interrogations soulevées. Il s’agit de reconnaître que les ressources mobilisées pour protéger la santé publique appellent une obligation d’explication à la hauteur des enjeux.
Sortir de la polémique, entrer dans la clarification
La controverse autour des financements de la riposte contre Ebola constitue une occasion de rappeler une exigence essentielle de la gouvernance sanitaire : les ressources doivent pouvoir être retracées, les responsabilités établies et les informations rendues accessibles.
Le ministère de la Santé devrait prendre l’initiative d’une communication de crise structurée, en coordination avec les institutions et les partenaires concernés, tout en soutenant les démarches de vérification financière relevant des instances compétentes.
Car il ne suffit pas de mobiliser des fonds pour lutter contre une épidémie. Il faut également pouvoir expliquer leur utilisation, documenter les résultats et rendre compte aux populations.
L’argent doit être tracé. Les responsabilités doivent être établies. L’information doit être transparente. Et la confiance du public doit être protégée.
Dans une crise sanitaire, la communication n’est ni un habillage ni un exercice de justification. Elle est une composante de la gouvernance de la riposte.
C’est pourquoi, face à cette controverse, la RDC a besoin non pas d’une guerre de déclarations, mais d’un processus rigoureux de clarification, soutenu par une communication publique responsable.
Par Mireille LUSIENSE ZENA
Experte en sciences de l’information et de la communication — Experte en communication pour la santé et communication pour le changement social et de comportement.

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