Cancer du sein : « Sensibiliser ne suffit pas, il faut amener les femmes à agir », clame Mireille LUSIENSE ZENA, experte en SIC et en communication pour la santé

Nous sommes au mois d’octobre et comme vous le savez plusieurs activités liées à la lutte contre le cancer du sein et celui du col de l’utérus se déroulent durant ce 10e mois de l’année, avec notamment le fameux “Octobre Rose”, une campagne annuelle internationale de sensibilisation au dépistage du cancer du sein et de collecte de fonds pour la recherche médicale.. Mais au-delà des campagnes et des messages propagés ça et là sur la lutte contre le cancer du sein, la Congolaise Mireille LUSIENSE ZENA, experte en sciences de l’information et de la communication — experte en communication pour la santé et communication pour le changement social et de comportement, souligne le fait qu’il ne faut pas seulement COMMUNIQUER mais il faut également faire en sorte que, non seulement, les personnes ( femmes et même hommes ) qui souffrent de cette maladie aient accès aux soins de santé peu importe leurs revenus mais aussi comprennent que cette maladie n’est pas un mauvais sort et elle est curable. Mireille LUSIENSE ZENA le dit en long et large dans cette interview qu’elle nous a accordés :

243 SANTÉ NEWS : Malgré les campagnes de sensibilisation organisées chaque année pendant le mois d’octobre avec le fameux “Octobre Rose”, certaines femmes hésitent encore à se faire dépister. Selon vous, qu’est-ce qui explique cette situation ?

Mireille LUSIENSE ZENA : Je pense qu’il faut d’abord comprendre que le problème ne se situe pas uniquement dans le manque d’information. Les campagnes de sensibilisation existent, les messages sont diffusés, mais cela ne signifie pas nécessairement que les femmes les comprennent, se les approprient et passent à l’action. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette hésitation : la peur du diagnostic, la crainte des traitements, les idées reçues, la pudeur, les pesanteurs socioculturelles, mais aussi le coût des examens et les difficultés d’accès aux structures de santé.

Il faut également interroger notre manière de communiquer. Trop souvent, nous évaluons le succès d’une campagne au nombre de messages diffusés, d’affiches placardées ou de personnes sensibilisées. Or, la véritable question est de savoir ce que les femmes ont compris, ce qu’elles ont retenu et, surtout, si les messages ont contribué à modifier leurs perceptions et leurs comportements.

Le véritable défi n’est donc pas seulement de faire connaître le cancer du sein, mais de créer les conditions pour que les femmes comprennent l’importance du dépistage et puissent agir en conséquence.

243 SANTÉ NEWS : Comment faire pour que les femmes ne se contentent pas d’entendre les messages de sensibilisation, mais comprennent leur importance et passent réellement au dépistage ?

Mireille LUSIENSE ZENA : Il faut passer d’une communication qui se limite à transmettre des informations à une communication qui cherche à comprendre les publics et à agir sur les obstacles au changement de comportement.

Premièrement, les messages doivent être adaptés aux réalités des femmes auxquelles ils s’adressent. On ne communique pas de la même manière avec une femme qui connaît déjà les risques, une autre qui entretient des croyances erronées et une troisième qui souhaite se faire dépister, mais n’en a pas les moyens.

Deuxièmement, il faut privilégier une communication de proximité, qui favorise le dialogue et la confiance. Les professionnels de santé, les associations féminines, les leaders communautaires et religieux ainsi que les médias ont un rôle important à jouer. Ils doivent pouvoir répondre aux préoccupations des femmes, déconstruire les idées reçues et les orienter vers des services adaptés.

Troisièmement, il faut faciliter concrètement le passage à l’action. Nous ne pouvons pas encourager les femmes à se faire dépister sans tenir compte de la disponibilité des services, de leur coût, de leur accessibilité et de la qualité de l’accueil.

Enfin, nous devons évaluer l’efficacité de nos campagnes autrement. Il ne suffit pas de mesurer la portée des messages ; il faut également examiner leur compréhension, leur crédibilité, leur appropriation et leur influence sur les décisions des femmes.
Une campagne de communication réussie n’est pas simplement celle qui fait parler du cancer du sein, mais celle qui aide les femmes à prendre une décision éclairée et à accéder effectivement aux services de dépistage.

243 SANTÉ NEWS : À l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre le cancer du sein, quel message concret adressez-vous aux femmes, mais aussi aux professionnels de santé et aux médias, pour renforcer la lutte contre cette maladie ?

Mireille LUSIENSE ZENA : aux femmes, je voudrais dire : ne laissez ni la peur, ni les préjugés, ni la gêne vous empêcher de vous informer et de prendre soin de votre santé. Renseignez-vous auprès des professionnels de santé sur les modalités de dépistage adaptées à votre âge et à votre situation. N’attendez pas l’apparition de symptômes pour demander conseil. Et si vous remarquez une anomalie au niveau de vos seins, consultez rapidement.

Aux professionnels de santé, je demande de faire de l’écoute, de l’explication et de l’accompagnement une partie intégrante de leur pratique. Une femme qui se sent jugée, mal accueillie ou insuffisamment informée risque de renoncer aux soins. Il faut instaurer une relation de confiance et proposer des informations compréhensibles, adaptées aux préoccupations de chacune.

Aux médias, je rappelle que leur responsabilité ne consiste pas uniquement à relayer les messages institutionnels pendant “Octobre Rose”. Ils doivent contribuer à une information continue, accessible et rigoureuse, donner la parole aux professionnels compétents, déconstruire les fausses croyances et expliquer aux femmes où et comment accéder aux services de santé.

Enfin, aux décideurs, je rappelle que la communication ne peut pas être dissociée de l’offre de soins. Informer une femme de l’importance du dépistage sans lui permettre d’y accéder concrètement revient à créer une attente à laquelle le système de santé doit pouvoir répondre.

Mon message essentiel est le suivant : ne nous contentons pas de sensibiliser les femmes, donnons-leur les moyens de comprendre, de décider et d’agir. Car, en matière de santé, une communication efficace ne se mesure pas seulement aux messages que nous diffusons, mais aussi à la capacité de ces messages à éclairer les décisions et à faciliter l’accès aux soins.

243 SANTÉ NEWS : Votre phrase forte pour conclure l’interview ?

Mireille LUSIENSE ZENA : Nous devons sortir d’une communication de circonstance, concentrée sur “Octobre Rose”, pour construire une communication permanente, fondée sur l’écoute, la compréhension et l’action. Parce qu’en santé, être informé est important, mais pouvoir agir grâce à cette information l’est tout autant.

Questions posées par Dave NGONDE et Princesse KILOMBA

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