Ebola : les communautés ne sont pas des cibles de communication ( Par Mireille LUSIENSE ZENA, experte en SIC, en communication pour la santé et communication pour le changement social et de comportement )

Il y a dans les stratégies de communication en santé une expression qui mérite parfois d’être interrogée : « cible ». On parle de cible primaire, de cible secondaire, de cible prioritaire. Le mot appartient au vocabulaire classique de la communication.
Mais lorsqu’il s’agit de santé publique et particulièrement d’une épidémie comme Ebola, peut-on encore penser les communautés uniquement comme des cibles ?
Je crois que non. Une communauté n’est pas une cible. Elle est un acteur.
La nuance est loin d’être sémantique. Une cible reçoit. Un acteur participe.

Une cible est située à la fin d’une stratégie conçue ailleurs. Un acteur contribue à la construction de cette stratégie. Or, le nouveau plan de riposte contre Ebola entend précisément placer les communautés au cœur de l’action. C’est une excellente orientation. Mais elle nous impose une exigence : ne pas confondre présence des communautés et participation des communautés. On peut multiplier les émissions de radio, les spots télévisés, les affiches, les messages sur les réseaux sociaux, les descentes communautaires et les séances de sensibilisation sans jamais véritablement faire participer les populations. La communication peut alors devenir abondante sans devenir efficace. Parce que le problème n’est pas toujours le manque d’information.

Parfois, le problème est le manque de confiance. Parfois, c’est l’absence de services accessibles. Parfois, ce sont des normes sociales. Parfois, ce sont des expériences antérieures qui ont laissé des traces. Parfois encore, le comportement que l’on demande aux populations d’adopter entre en contradiction avec leurs pratiques, leurs contraintes économiques ou leurs représentations. Le changement comportemental ne se décrète donc pas depuis un bureau. Il se comprend avant de se construire.
Dans le contexte d’Ebola, cette réalité devient particulièrement évidente.

Prenons les pratiques funéraires. Il serait facile de dire à une population : « Cette pratique est dangereuse, abandonnez-la. » Mais une approche de changement social et comportemental posera d’abord d’autres questions : Que représente cette pratique ? Qui décide ? Quelles sont les personnes influentes ? Quelles peurs sont associées au changement ? Quelle alternative peut être acceptable ? Comment préserver la dignité tout en réduisant le risque ? Ce n’est plus seulement communiquer. C’est comprendre pour agir. Voilà pourquoi la CCSC ne devrait jamais être réduite à la fabrication de messages. Elle est une manière de regarder les populations autrement.

Pas comme des récepteurs passifs, pas comme des obstacles à convaincre, pas comme des cibles à atteindre. Mais comme des personnes capables de comprendre, de négocier, de décider et de contribuer au changement. Cette distinction est essentielle dans une riposte qui se donne 180 jours pour contrôler Ebola. Car si nous voulons obtenir des comportements nouveaux, nous devons créer les conditions qui rendent ces comportements possibles. On ne peut pas demander à une famille d’adopter une pratique sans vérifier qu’elle dispose des moyens de le faire. On ne peut pas demander à une population de faire confiance sans travailler sur la transparence.

On ne peut pas demander l’adhésion sans accepter le dialogue. Et surtout, on ne peut pas demander aux communautés de participer à une riposte dans laquelle elles n’ont aucun espace pour être entendues. Les communautés ne doivent donc pas seulement être informées de la riposte. Elles doivent pouvoir parler de la riposte.

Dire ce qui fonctionne. Dire ce qui ne fonctionne pas. Dire ce qu’elles ne comprennent pas. Dire ce qu’elles refusent. Et parfois même dire ce que les experts ne veulent pas entendre. C’est peut-être là que commence la véritable communication. Car communiquer en santé, ce n’est pas seulement faire parvenir un message à quelqu’un.

C’est créer les conditions pour que ce message puisse être compris, accepté, discuté et transformé en action. Ebola nous rappelle une chose essentielle : dans une épidémie, la communauté n’est pas le dernier maillon de la chaîne de riposte. Elle en est l’un des premiers. Et si nous voulons réellement qu’elle soit au cœur de la réponse, commençons par cesser de la considérer comme une cible. Une cible, on l’atteint. Une communauté, on l’écoute. Et avec elle, on construit.

Mireille LUSIENSE ZENA, experte en science de l’information et de la communication, experte en communication pour la santé et communication pour le changement social et de comportement

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